• L’autre face du derby della Madonnina

L’autre face du derby della Madonnina

Publié le 18 novembre 2018 à 16h50 | Histoire

On a beaucoup écrit sur l'axe Milan-Inter du début des années 2000, sur ces fameux échanges qui offrirent Pirlo et Seedorf aux tifosi du Milan, en même temps qu'un inépuisable sujet de moqueries pour occuper les jours d'avant derby. En contrepartie des deux fuoriclasse qui ramenèrent autant de Ligues des Champions à Milanello, l'Inter récupéra Coco, Guglielminpietro, et une pierre de plus à sa légende -souvent exagérée- de gestionnaire autodestructeur. Mais derrière les aspects sportifs, sur lesquels on reviendra, se cache aussi l'ombre de la finanza creativa, cette "finance créative" qui est devenue un symbole des excès du calcio des années 1990-2000. Période magique pour une Série A au sommet du football mondial et attirant les meilleurs joueurs, avec une densité de talents qui accoucha des plus belles équipes jamais vues à Parme, Rome ou Florence, capables d'aller chasser sur les plate-bandes des rayés du Nord, pourtant eux-mêmes à leur meilleur niveau. Mais période trouble également, témoin d'un long dérapage incontrôlé sur le terrain financier, qui a failli mettre à terre le championnat.

Avant de replonger dans ce début des années 2000, un détour par l'actualité de l'été 2018. À votre gauche, le Milan, initialement privé de compétitions européennes par la chambre judiciaire de l'UEFA pour ses bilans déséquilibrés, avant d'être partiellement sauvé par le Tribunal Arbitral du Sport. À votre droite, le Chievo Verona et Cesena, contre lesquels le parquet de la fédération avait requis 15 points de pénalité dans l'affaire des plus-values factices, avant que le tribunal fédéral national n'inflige finalement "que" trois points de sanction aux ânes volants. Point commun aux deux affaires ? Le sacro-saint bilan financier, flirtant trop souvent avec le rouge pour nombre de clubs d'Italie et d'ailleurs, et qu'on n'en finit pas de surveiller d'un œil inquiet. Alors, comment alléger ce bilan, comment l'améliorer, comment contrer des dépenses en hausse continue ? La réponse s'appelle la plus-value, la plusvalenza, mot magique pour apporter de l'air, s'autoriser à investir, et éloigner le regard scrupuleux de l'UEFA.

Le miracle de la comptabilité

Au fait, la plusvalenza, de quoi parle-t-on ? Si votre intuition vous souffle que c'est la différence entre prix de vente et prix d'achat, elle oublie un facteur important de la compatibilité des clubs : l'amortissement des joueurs. L'indemnité déboursée pour le contrat d'un joueur n'est en effet pas appliquée au compte de résultat de l'année en cours, mais lissée sur la durée de son contrat : dans le cas fréquent d'amortissements constants (c'est celui du Milan notamment), on aura donc, pour l'exemple d'un joueur acheté 20 M€ avec un contrat de 4 ans, un impact sur le compte de résultat lissé pendant 4 ans, avec une ligne de 5 M€ inscrite chaque année au titre des amortissements. Et au fur et à mesure, la valeur comptable du joueur notée à l'actif du bilan financier du club diminue d'autant. Traduction avec notre exemple : le club inscrira une dépense de 5 M€ la première année, à l'issue de laquelle il restera 15M€ à amortir dans le bilan. L'année suivante, nouvelle charge de 5 M€ pour l'amortissement, et il restera 10 M€ dans le bilan. E così via.
Lorsque le club cède le contrat du joueur, l'indemnité de transfert est en revanche inscrite en une seule fois au compte de résultat, après soustraction du montant qui restait à amortir dans le bilan. Si cette différence est positive, on appelle ça une plus-value : dans notre exemple, si après trois ans le joueur est vendu pour 15 M€, le club inscrira une plus-value de 10M€ dans ses produits, différence du prix de vente et des 5 M€ que représentait la valeur "résiduelle" du joueur dans le bilan après trois ans d'amortissement. Et ce, même si le joueur est donc vendu moins cher que son prix d'achat.

La parenthèse théorique étant refermée, on peut s'intéresser aux conséquences d'un système dont le charme est de pouvoir facilement générer des situations "gagnant-gagnant". Reprenons notre exemple et transformons-le en un échange symétrique : le club A cède donc son joueur pour 15 M€ au club B, et fait une plus-value de 10 M€. Simultanément, il achète pour 15 M€ au club B un joueur également valorisé à 5 M€ dans son bilan, lui offrant la même plus-value de 10 M€. Ainsi, et sans que le moindre euro ne transite entre les clubs, chacun s'est offert une bulle d'air pour son bilan financier de l'année. Pour être complet, et en imaginant que les nouveaux contrats des joueurs ont été signés pour 3 ans, les clubs vont finalement avoir un gain net de 5 M€ la première année (les 10 M€ de la plus-value auxquels on soustrait la première tranche d'amortissement de 5 M€), puis des lignes négatives de 5 M€ les deux années suivantes pour cloturer l'amortissement du joueur acheté. Autrement dit, on achète une plus-value à l'année N, au prix de charges qui seront payées les années suivantes. La solution est efficace, mais pas sans danger. La pirouette comptable étant décorrélée des mouvements réels de trésorerie, le système est facilement sujet à l'emballement : mettons que nos deux clubs soient soumis à des dépenses en croissance, et aient vraiment, vraiment besoin de plus-values cette année pour sauver leur bilan ; il y a alors la tentation de gonfler la valorisation des transferts. Les clubs décrètent que les joueurs échangés sont en fait valorisés 30 M€ dans l'échange, et pas 15. 30 M€ dans un sens, autant dans l'autre, on n'a toujours aucun mouvement d'argent réel, mais la plus-value passe désormais à 25 M€ au lieu de 10. Et si l'on a toujours un contrat de 3 ans, le gain net de l'opération sera de 15 M€ à l'année N au lieu de 5... et la charge des amortissements sera en revanche de 10 M€ les deux années suivantes. Le résultat final sera dans tous les cas toujours le même, mais les étapes intermédiaires auront été très différentes. Et plus la bulle d'air immédiate est importante, plus le prix à payer les années suivantes est élevé. Faustien en diable.

... Et à la fin, c'est le Milan qui gagne

Partons donc vers le tournant des années 2000 : période faste pour la Série A, avec la manne des droits télévisuels qui se dévoile, et engendre une inflation incontrôlée des transferts, avec l'atteinte de la barre des 100 milliards de lires pour les passages de Crespo à la Lazio, de Vieri à l'Inter ou de Buffon à la Juve. C'est à ce moment particulier que la quête à la plusvalenza va se déchaîner, seule manière de résister à l'envolée des prix. Et c'est aussi dans ce contexte qu'on doit s'intéresser aux échanges de l'axe Milan-Inter. Le comble du raffinement est d'ailleurs atteint avec des échanges complètement artificiels : non seulement l'argent ne change pas de mains, mais le joueur ne bouge pas non plus. C'est ainsi le cas de l'échange Helveg-Domoraud à l'été 2001 : le défenseur Danois est officiellement vendu à l'Inter, mais est immédiatement rendu au Milan sous forme de prêt pour une durée de deux ans, au prix symbolique de mille euros (sic). Helveg y gagnera un titre de champion d'Europe à inscrire à son palmarès, et les deux clubs environ 6 M€ de plus-value. Il serait pour autant simpliste de résumer la période à des arguments comptables, et il est au moins aussi intéressant de s'intéresser aux choix tactiques des deux clubs pour comprendre les échanges "rossonerazzurri".

Acte I, l'été 2001

Andres Guglielminpietro, dit "Guly", avait fait le bonheur du Milan de Zaccheroni, ratissant inlassablement l'aile gauche de son 3-4-3 et restant dans les mémoires en ouvrant le score dans le dernier match décisif de la saison, sur le terrain de Perugia. Malheureusement pour lui, les deux saisons suivantes ne furent pas à la hauteur, et Guly avait lentement mais sûrement perdu sa place et sa confiance. Dans les rangs Milanais, on trouve aussi Drazen Brncic, pari manqué d'un Galliani qui n'avait pas hésité à le comparer à Rivaldo après un quadruplé en match amical, sans pour autant en faire un grand joueur. De l'autre côté de la ville, on retrouve Cristian Brocchi, qui sort d'une opération lourde et a cru à la fin de sa carrière, pas vraiment soutenu par le staff de l'Inter dans une période compliquée. Et puis Andrea Pirlo, bien sûr. Pilier de l'U21 italienne, il est pourtant jugé indésirable par Marco Tardelli, l'icône de la Juventus dans les années 70-80 et brièvement entraîneur de l'Inter en 2001, qui ne sera jamais assez remercié par les tifosi milanais  ("si j'étais à sa place et qu'une équipe me proposait un maillot de titulaire, c'est sûr que je partirais"). Le jeune milieu de terrain est envoyé en prêt à Brescia, son club formateur, où Carlo Mazzone a le premier l'inspiration de le faire jouer devant la défense, meilleure manière de le faire coexister avec un certain Roberto Baggio. Le pari fonctionne, et laisse notamment à la postérité l'un des plus beaux buts de l'histoire de la Série A, face à la Juventus : ouverture lumineuse de 40 mètres de Pirlo, et contrôle extraterrestre de Baggio qui dribble Van Der Sar et fait taire le Delle Alpi. La saison se termine malheureusement plus tôt que prévu sur une blessure, et Pirlo est toujours jugé inadapté par l'Inter et son nouvel entraîneur Hector Cuper, qui ne jure que par le physique, la rigueur et le 4-4-2.

La musique est différente au Milan, à la recherche d'un numéro 10 fortement voulu par Berlusconi : devant la difficulté à faire venir Rui Costa, l'affaire est rapidement conclue et Pirlo arrive au Milan pour 35 milliards de lires plus Brncic, ce dernier étant évalué (les bilans financiers de l'année suivant le montrant)... à presque 20 milliards. Des montants absolument délirants, et qui montrent que derrière les réflexions techniques, la finance créative et les exigences comptables ne sont jamais trop loin. Deux semaines plus tard, l'axe Milan-Inter est toujours chaud : Cuper pense à "Guly" pour son 4-4-2, un compatriote qui avait d'ailleurs débuté à La Plata sous les ordres de Carlos Griguol, ancien mentor de Cuper lui-même. L'entraîneur argentin en profite au passage pour envoyer Brocchi au Milan, le joueur étant prévenu du transfert quelques minutes avant un entraînement. Deux semaines, deux échanges, et de belles plus-values au passage.

Acte II, l'été 2002

Excellent terzino, remarqué en club et remarquable avec la Squadra, Francesco Coco semble avoir une belle carrière devant lui, mais est barré au Milan par la présence de Maldini et Serginho. Côté nerazzurro, on est au contraire à la recherche d'un latéral : le traumatisme du 5 mai 2002 est dans les esprits (défaite face à la Lazio à la dernière journée qui permet à la Juve d'être championne, alors que l'Inter menait le championnat depuis mars), et personne ne le pardonne à Vratislav Gresko, fautif sur les buts de Poborsky et Inzaghi. L'affaire est faite, et Coco, alors en prêt à Barcelone, va s'engager avec l'Inter... au titre d'un échange de bons procédés, bien sûr, dont la contrepartie s'appelle Clarence Seedorf. Le Néerlandais, déjà double vainqueur de la Ligue des Champions avec l'Ajax en 1995 (contre le Milan en finale) puis le Real en 1998, se morfond en nerazzurro. De Lippi à Cuper en passant par Tardelli, les 3 coaches successifs de Seedorf ne lui laissent que peu de place, et l'Argentin est heureux de l'échanger contre Coco. Montant de la valorisation : 29 milliards chacun, le monde est bien fait. Le même été, Simic était également échangé contre Umit Davala ; nouvel échange comptable, le Turc partant immédiatement en prêt au Galatasaray. À un journaliste l'interrogeant sur ces échanges de bons procédés et la vivacité du canal Milan-Inter, Adriano Galliani répondra sans rire "qu'[il] échangeait des joueurs avec l'Inter parce que leurs copines et leurs épouses étaient tellement habituées à vivre à Milan qu'elles ne pourraient plus faire autrement".

Acte III, 13 mai 2003

On joue à San Siro le match retour du premier "Euroderby", en demi-finale de Ligue des Champions. Seedorf est passeur décisif, Pirlo titulaire, même Brocchi entrera sur le terrain. Pas de trace de Gulielminpietro ou Coco, et ce sont bien les rossoneri qui soulèveront la Coupe 2 semaines plus tard. À la postérité, "Guly" aura joué 30 matches en 2 ans avec l'Inter, Coco 40 en 3 ans ; en rossonero, Pirlo et Seedorf ont dépassé les 400 matches et gagné 10 titres.

La perversité d'un système

Helveg-Domoraud, Pirlo-Brncic, Guly-Brocchi, Seedorf-Coco, Simic-Davala ; le compte y est ? Non, et très loin s'en faut. Car il y a un autre effet pervers à ce système : la plus-value réalisée sera bien sûr d'autant plus importante que le joueur aura une faible valeur restant à amortir. Et à ce jeu là, le graal est représenté par les joueurs formés au club, pour lesquels on n'a par définition pas dépensé d'indemnité de transfert, et dont le poids dans le bilan est nul : dans ce cas, l'indemnité de transfert obtenue pour la cession représente directement la plus-value. La tentation est donc grande pour les clubs de céder leurs jeunes formés au club, afin de maximiser les plus-values et leur impact sur le bilan. En gardant bien sûr la bonne idée initiale de gonfler les prix artificiellement, cela ne gâche rien.

Décollage pour l'été 2003 : un mois plus tôt, le Milan est revenu sur le toit de l'Europe en battant la Juventus à Manchester, avec Seedorf et Pirlo sur le terrain. Les tifosi sont aux anges, et la majorité d'entre eux a peut-être oublié une autre affaire, moins glorieuse, qui a également marqué cet été 2003 et mis en lumière le scandale en cours.
Alessandro Livi joue à Meda, Salvatore Ferraro a Prato, Marco Varaldi à Giulianova, Giuseppe Ticli à Monza. Quatre joueurs de 20 à 24 ans, quatre joueurs sous contrat à l'Inter, quatre joueurs prêtés dans des clubs de Série C et qui n'ont aucune chance d'aller un jour plus haut. Mais quatre joueurs qui vont être valorisés pas moins de 14 M€ (!!) dans le cadre d'un échange de copropriétés avec le Milan. Dans le même temps, Matteo Giordano, Ronny Toma, Matteo Deinite et Simone Brunelli voient leur contrat passer du Milan à l'Inter, pour la même valeur cumulée de 14M€. Ô combien symbolique le cas de Beppe Ticli, qui aura passé 2 ans en prêt à Monza entre 2002 et 2004, la première année sous contrat avec l'Inter, la deuxième année avec le Milan. Les contrats des joueurs sont littéralement traités comme des marchandises, et la comptabilité dicte sa loi. L'opération est à l'évidence immorale, mais on n'a encore rien vu : Simone Brunelli, qui avait du reste pris place sur le banc du Milan en championnat contre Piacenza le 24 mai 2003 (repos des titulaires avant la finale de Manchester oblige), a appris son transfert à l'Inter en lisant les journaux pendant les vacances. De retour à Milan, il demande des explications et a la surprise de recevoir son nouveau contrat en trois exemplaires, déjà paraphé par une signature qu'il n'avait jamais donnée. Brunelli ira dénoncer l'affaire auprès du parquet de Milan, qui avait déjà l'axe rossonerazzurro dans le collimateur : après une longue procédure, aucune sanction prononcée (difficile de caractériser le "juste prix" d'un joueur), mais le scandale mit quand même un sérieux coup de frein à ces petites habitudes. Et on retiendra comme épitaphe à cette affaire les paroles d'Adriano Galliani, s'exprimant alors avec la casquette de président de la Lega Calcio : "si l'Inter et le Milan veulent s'échanger des joueurs, moi je ne peux rien y faire". Peut-être l'un des plus beaux exemples de mauvaise foi et de conflits d'intérêt jamais vu dans le calcio, ce qui n'est pas peu dire.

Sous perfusion, encore et toujours

On en parlait en introduction, la conséquence de ces affaires gonflées est aussi une inflation incontrôlable des charges pesant sur les clubs, avec le cercle vicieux d'amortissements réclamant des plus-values pour les compenser, plus-values qui créent de nouveaux amortissements, qui réclament de nouvelles plus-values. Les bilans explosent, et en 2003, 14 clubs de Série A et Série B étaient au bord de la faillite, à commencer par les Milanais et les Romains. La solution ? Le décret-loi du 24 décembre 2002, cadeau de Noël offert aux clubs professionnels, et qui restera mieux connu sous les surnoms de "decreto salva-calcio" (le "décret pour sauver le football") ou "decreto spalmadebiti" ("le décret pour étaler les dettes"). Voulu par des clubs en panique et mis en oeuvre par le second gouvernement Berlusconi, il donne la possibilité de lisser les amortissements sur 10 ans, et non pas sur la durée (plus courte) du contrat des joueurs. Cela permet de diminuer drastiquement la charge annuelle des amortissements, avec une valeur passant par exemple pour le Milan de 247 M€ à 40 M€. Un bol d'air accepté avec plaisir, même si le décret est une absurdité légale qui se joue du code civil (avec la définition de l'amortissement) et des règles européennes (sur la concurrence). Victor Uckmar, ancien président de la commission de surveillance des clubs de football professionnels (Covisoc en version originale, qui dépend de la fédération), parlera de "faux-bilan légalisé". Et la commission européenne sur la concurrence (présidée par Mario Monti, ce qui ne manque pas d'ironie, Monti succédant en 2011 au quatrième gouvernement Berlusconi) estime non sans raison que ce décret est assimilable à une aide d'état envers les clubs italiens, qui bénéficieraient d'un avantage indu par rapport aux autres clubs européens. La guérilla juridique va durer 2 ans, et la loi sera finalement revue en 2006 pour rentrer dans les clous de l'UEFA. L'essentiel aura toutefois été acquis, avec le gain d'un temps précieux pour les clubs concernés.

La fin des petites affaires entre amis et de la course aux plus-values ? Loin s'en faut, bien sûr. Et il est d'ailleurs assez ironique de voir que si l'axe Milan-Inter s'est un peu assagi dans les années 2000-2010, c'est en fait pour mieux se recréer dans un intense triangle amoureux avec le Genoa. Entre 2007 et 2013, le Griffon a généré 317 M€ de plus values... dont la moitié (!) avec les deux clubs Milanais, à parts égales. Côté Diavolo, de Boateng à El Shaarawy en passant par Paloschi pour n'en citer que quelques unes, les affaires ont été nombreuses entre Preziosi et Galliani, et les cadeaux également : on se souviendra ainsi avec émotion du transfert de 10 M€ (et presque autant de plus-value) pour Stefan Simic... Quant au côté "créatif" des montages, on pourra aussi repenser aux cas de Borriello (faisant un aller-retour Milan-Genoa entre 2007 et 2008 en générant des plus-values des deux côtés), Sokratis (cédé au Milan en 2010 avec plus-value, renvoyé au Genoa en 2011 avec plus-value également, pour être cédé en prêt immédiatement au Werder), ou du chef d'oeuvre Strasser (que le Milan cède en copropriété au Genoa en 2010 tout en le gardant en prêt, puis rachète en 2011, puis revend enfin au Genoa en 2013... en générant des plus-values à chaque fois). L'Inter n'est pas en reste sur ce canal, avec les cas notables d'Acquafresca, Bonucci, Destro, Milito, Motta, Ranocchia ou Palacio. De quoi mettre la puce à l'oreille de tout le monde, y compris le parquet de Gênes, qui a accusé en avril 2018 Thohir et Galliani d'avoir gonflé les prix de 3 joueurs (Simic, Ventre et Tommasone en l'occurrence) pour ajuster leurs bilans. Ce sont initialement les dirigeants (et même ex dirigeant dans le cas de Galliani), et non pas les clubs, qui sont sur la sellette... mais l'enquête n'est pas finie.

La justice suit son rythme, sinon son cours, et on peut imaginer que l'on n'a pas fini d'entendre parler des plus-values factices. En 2018, l'Inter se distingue toujours, que ce soit avec l'axe Gênes-Milan (15 M€ payés par le Genoa pour Radu et Valietti, 3 de plus que la somme encaissée par les Gênois pour le transfert de Perin à la Juve), les liens avec l'Atalanta (12 M€ de plus-values pour les jeunes Bettella et Carraro), l'affaire Politano-Odgaard avec Sassuolo (et l'usage "créatif" de plus en plus répandu du prêt avec option ultérieure d'achat, qui permet de décaler encore plus dans le temps le début des amortissements), ou encore la cession de Santon et Zaniolo à la Roma en contrepartie partielle de Nainggolan, avec une valorisation de 14 M€ pour les deux jeunes. L'ironie de l'histoire vient du fait que cette course aux plus-values et ces situations ubuesques sont une conséquence directe du settlement agreement signé par l'Inter avec l'UEFA, lequel exigeait d'atteindre pas moins de 45 M€ de plus-values au 30 juin 2018...
L'Inter n'est pas la seule à s'illustrer cet été ; la Juventus n'est ainsi pas en reste, les 20 M€ payés par l'Udinese pour Mandragora étant destinés à rester dans les annales comme un chef d'oeuvre du genre. Il ne s'agit bien sûr pas ici de lancer des attaques faciles sur les rivaux, le Milan ayant largement montré qu'il n'était pas un modèle de vertu sur le sujet. Mais toujours pris dans les remous du changement de propriété, le Diavolo avait sans doute autre chose à penser, et intérêt à faire profil bas. L'essentiel est ailleurs : malgré les scandales et les excès du début des années 2000, malgré les enquêtes judiciaires, malgré la tartufferie du décret spalmadebiti, la Série A n'a jamais réussi à se désintoxiquer des plus-values factices.

Dans sa future mouture, le fair play financier de l'UEFA a l'ambition d'empêcher d'inscrire des plus-values gonflées au bilan, en les corrigeant "à la valeur du marché". D'avance, bon courage pour l'application.

Rédigé par Julien, le 18 novembre 2018 à 16h50
Arrivé grâce à Maldini et Shevchenko, resté en dépit de Mesbah et Oliveira. Essaye de se distraire de l'actualité sportive en se plongeant dans l'histoire du club ou ses finances.