• Milan, impuissant et ingénu

Milan, impuissant et ingénu

Publié le 25 décembre 2018 à 14h38 | Analyse

Le Milan laisse ces derniers temps un goût plus qu'amer dans la bouche des tifosi, qui ne peuvent que constater les errances d'une équipe non seulement faible et terriblement fébrile, mais qui semble également pressée de courir au-devant de ses propres problèmes. Une équipe sans doute mal construite et limitée, mais qui arrive malgré tout à faire pire que ce qu'on attend d'elle. Une équipe qui, a l'image d'un Rino Gattuso qui ne semble pas avoir plus de certitudes tactiques qu'il y a un an, ou d'un Gonzalo Higuain aujourd'hui aveuglé par son propre agacement, n'a ni idées ni réussite. Une équipe qui réussit à ajouter l'ingénuité à l'impuissance. On se propose de vérifier ces impressions par les chiffres, au travers du nouvel indicateur préféré des livreurs de statistiques, les expected goals.

Une autre analyse de l'efficacité

Les expected goals, xG de leur surnom, qu'est ce que c'est ? Tout simplement l'évaluation de la probabilité de marquer un but lors d'une occasion, issue de la compilation de centaines de milliers d'actions dont on a croisé une dizaine de paramètres : distance au but, angle de tir, nature du pressing, pied fort ou faible, tir en pleine course, etc. Par exemple, une frappe face aux buts vides suite à une passe en retrait aura un xG proche de 99%, un lob de 50 mètres un xG plus proche de 1%. Ou très concrètement, un pénalty (par exemple celui de Kessié face à Parme) valait un xG de 0.76, probabilité de marquer issue de l'historique des pénaltys frappés précédemment.

Les xG permettent ainsi d'éclairer les sentiments partagés que l'on peut avoir devant la réussite (ou le manque de réussite) des joueurs, et d'enrichir les analyses se contentant de regarder les tirs et les tirs cadrés. Ainsi, la Gazzetta della sport s'est-elle récemment faite l'écho d'une baisse de rendement et de réussite pour l'attaque milanaise, dans la foulée d'un Higuain qui n'était jamais resté à sec aussi longtemps depuis son arrivée en Italie (8 matches). Les chiffres à l'appui de l'analyse du journal ? Une comparaison sur deux périodes, en confrontant les 6 derniers matches (entre la Juventus et la Fiorentina) et les 6 précédents (entre Sassuolo et Udine) :

  • 105 tirs, dont 37 cadrés, et 13 buts, lors de la première période ;
  • 81 tirs, dont 23 cadrés, et 3 buts, lors de la seconde.

Un écroulement dans tous les compartiments statistiques, et qui révélerait la profondeur de la mauvaise passe actuelle : 23% de tirs en moins, mais surtout 38% de tirs cadrés en moins et 77% de buts en moins (!). Exprimée comme le rapport des buts au total des tirs, l'efficacité de l'équipe s'est effondrée de 12.4% à 3.7%.

Que nous disent de cela les xG ? Réponse sur le graphique ci-dessous, qui présente le cumul des buts (en rouge) et des xG (en orange) :

Après 5 premières journées "équilibrées", on constate que la courbe des buts s'envole au-dessus de celle des xG à partir du match contre Sassuolo, traduisant une grande efficacité (ou réussite, c'est selon) pendant nos 6 matches de la "bonne période" (en vert ci-dessus). Résultat, le Milan est pendant ces 5 semaines la troisième meilleure équipe du championnat (derrière l'Inter et la Juve) avec 12 points en 5 matches, auxquels il faut rajouter les 3 points du match en retard contre le Genoa. Mais surtout, cette période de 6 matches met en évidence un écart positif cumulé de 4.56 buts entre les xG et les buts marqués : c'est le plus grand écart des 20 équipes de Série A ! Cette période "dorée" mise en valeur par la Gazzetta est donc avant tout une période où le Milan a clairement sur-performé offensivement, marquant plus de buts que ce que l'on était en droit d'espérer au vu des occasions créées.

Inversement, la période qui suit (en rouge ci-dessus) traduit effectivement une baisse importante de l'efficacité, la courbe rouge replongeant vers la courbe orange : le Milan n'est que 14ème sur cette période de 6 matches, et pour ce qui nous intéresse ici, on observe cette fois un écart négatif cumulé de 2.39 buts entre les xG et les buts marqués. Ce manque d'efficacité au regard des occasions créées est également remarquable, puisque seuls l'Inter et l'Udinese ont "gâché" plus d'occasions parmi toutes les équipes de Série A. L'analyse de la Gazzetta a donc plus qu'un fond de vérité, mais elle ne doit pas non plus occulter une analyse critique plus large : l'errance offensive du Milan ces derniers temps est patente, mais reste relativement moins importante que sa grande réussite lors d'un mois d'octobre doré où le Diavolo a fait illusion, porté par une remarquable efficacité devant les cages. Le bilan des buts marqués reste aujourd'hui encore supérieur aux xG, en dépit des trois matches de suite sans marquer.

Le calcio a-t-il une éthique ?

Finalement, le Milan est-il "à sa place" au classement, est-il bien payé compte tenu du jeu développé et des occasions créées ? les xG peuvent également aider à analyser cela, en évaluant les expected points (xPts) que l'on aurait pu attendre des équipes au vu des occasions créées pendant les matches. Illustration là encore sur le graphique, avec les points effectivement gagnés en rouge et les xPts en orange :

Jusqu'au 10ème match (le Genoa), on constate donc que le Milan avait réussi l'exploit de "sur-performer" en moyenne en ce qui concerne les buts marqués (paragraphe précédent), mais tout en sous-performant pour les points gagnés : la courbe orange est au-dessus de la rouge, les xPts sont plus nombreux que les points effectifs. Autrement dit, une relative réussite devant les buts, mais pas vraiment dans les moments qui comptent, à l'image de l'inutile carton contre Sassuolo 3 jours après un nul frustrant contre Empoli. Depuis début novembre, les deux courbes se suivent globalement, et le Diavolo peut s'estimer en moyenne assez justement payé de ses efforts en ce qui concerne les points accumulés. Pour rentrer dans le détail, le Milan serait aujourd'hui 7ème au classement des xPts (au lieu de 5ème en réalité), tout en étant très légèrement en-dessous de ses xPts (27 points contre 28.45 xPts) : cela signifie que d'autres (au premier rang desquels l'Atalanta et la Fiorentina) sont encore plus mal payés que le Milan, qui fait finalement partie des équipes les plus "à leur place" sur cet indicateur.

D'ailleurs, et dans le détail, comment le Milan s'est-il comporté face aux rivaux ? On présente ci-dessous le bilan des matches, les adversaires étant classés (dans le sens de la lecture) suivant leur classement des xPts (le Milan devant donc être 7ème à ce petit jeu, juste derrière la Fiorentina) :

Quelle analyse de ces matches ? Encore une fois, le Milan est relativement à sa place, avec des résultats plutôt négatifs (4 défaites et 2 nuls, aucune victoire) contre les 6 équipes classées devant lui au jeu des xPts, et uniquement des résultats "utiles" (7 victoires et 4 nuls, aucune défaite) contre les 11 équipes classées derrière sur ce même indicateur. En rentrant dans le détail, il est également intéressant de comparer le résultat des matches à l'opposition des xG sur chaque match :

  • les 3 défaites contre les 3 premiers (au classement des points comme des xPts, du reste) sont logiques et méritées ; celle contre la Fiorentina laisse bien en revanche un goût plus amer, avec 0.72 contre 0.28 xG en faveur du Milan ;
  • sur les 6 matches nuls, seul celui contre la Lazio (l'équipe la mieux classée des 6 au passage) aura été "un bon point ramené" compte tenu de la dynamique du match, globalement dominé par les Romains. Dans les 5 autres cas, le Milan s'était créé plus d'occasions de buts et avait plus de xG, pouvant regretter d'avoir laissé échapper 2 points ;
  • enfin, les 7 victoires sont toutes "méritées" au sens des xG procurés par les deux équipes : aucun hold-up à signaler pour le Diavolo.

Cette analyse plus fine laisse l'impression d'un Milan finalement à sa place, bien que manquant globalement de cynisme. On dit souvent que les championnats se gagnent contre les gros, et se perdent contre les petits : cela se vérifie encore, et si la première partie de la phrase est aujourd'hui bien sûr hors sujet, ce sont bien pour les points abandonnés au détour de matches nuls frustrants que les rossoneri doivent le plus se mordre les doigts.

Bonus track : les buteurs

Dernière friandise pour la route, une analyse des buteurs maison, histoire d'enfoncer le couteau dans la plaie des deux symboles du malaise actuel, Higuain et Calhanoglu. Les joueurs sont classés dans la liste dans l'ordre de leur xG ; le numéro à leur gauche indique leur position au classement des buts. Enfin, "Sh90" représente le nombre de tirs tentés pour 90 minutes.

Le bilan est sans surprise et sans appel : l'Argentin, bien que meilleur buteur de l'équipe, réussit la double performance d'avoir :

  • un bilan négatif entre buts effectifs et xG (0.73 buts de moins que les xG) ;
  • sans même s'être créé énormément d'occasions (5.73 xG).

Pour achever de remuer le couteau dans la plaie, on pourra pousser la comparaison avec Mario Mandzukic pour le premier critère (le Croate a marqué 2.66 buts de plus que ses xG, en s'offrant le luxe de marquer les trois quarts de ses 8 buts contre des "gros") et Cristiano Ronaldo pour le second indicateur (une bagatelle de 14.97 xG pour le Portugais).

Tout aussi cruel, on pourra s'attarder sur le cas Calhanoglu (2.5 xG et toujours à sec), déplorer l'absence de Bonaventura, dont les statistiques confirment la fiabilité et l'apport tactique qu'il a offert jusqu'à sa blessure... ou s'amuser pour finir en regardant la ligne de Romagnoli.

Rédigé par Julien, le 25 décembre 2018 à 14h38
Arrivé grâce à Maldini et Shevchenko, resté en dépit de Mesbah et Oliveira. Essaye de se distraire de l'actualité sportive en se plongeant dans l'histoire du club ou ses finances.