Mardi, le Milan sera à l’Olimpico de Turin… mais ce sera bien pour y affronter l’Alessandria. Un match avec une résonance particulière pour Gianni Rivera, l’une des plus grandes figures de l’histoire rossonera.

Le bambino d’oro

– Pré-président, prenez-le.

– Mais Monsieur Viani, il coûte cher et c’est un gamin.

– Pré-président, il y avait du brouillard, on ne distinguait que les silhouettes des joueurs, et des fois on ne comprenait pas si c’était lui ou Schiaffino ! Pre-prenez-le, président ! Faites moi confiance !

Et il l’a pris. Sur les recommandations téléphoniques de Gipo Viani, directeur technique du Milan et aussi brillant que bègue, le président Rizzoli, bien que dubitatif, a accepté de « dépenser un paquet d’argent pour un gamin dont [il] ne connaî[t] même pas le nom ». Ne vous inquiétez pas président, vous l’apprendrez bien vite.

Retour quelques semaines en arrière. Nous sommes le 2 juin 1959, avant-dernière journée du championnat, l’Alessandria accueille l’Inter au Moccagatta. Les tifosi des grigi applaudissent les grands débuts en Série A du jeune prodige de leur centre de formation, âgé de 15 ans et 9 mois : pas la peine de chercher, seul le Romain Amadeo Amadei a fait mieux (de 6 jours seulement !), et cela remonte aux années 30. L’année suivante, et déjà promis au Milan, Rivera s’impose facilement comme titulaire : présent dès l’ouverture de la saison 59/60 pour une victoire de prestige face aux rossoneri , champions en titre, il brille tout au long de l’année, distillant passes et buts, et marque d’ailleurs l’unique but de son équipe lors de la défaite 3-1 contre le Diavolo au match retour. S’il ne peut empêcher la relégation de l’Alessandria, le bambino d’oro a bel et bien tapé dans l’œil de l’Italie toute entière, et part comme prévu poser ses bagages en Lombardie. En septembre 1960, on joue le second tour de la Coppa Italia pour démarrer la saison : Milan s’impose logiquement face à l’Alessandria sur le score de 5 à 3 avec un triplé d’Altafini, mais également la prestation remarquée de ce gamin de 17 ans à l’accent bizarre. Face à son club formateur, il vient de jouer son premier match en rouge et noir. Il y en aura 657 autres.

 Du prodige à la légende

Schiaffino_e_Rivera

Doté d’un physique presque gracile qui lui vaut le surnom d‘abatino » (« le petit abbé »), Rivera éclabousse pourtant les matches de son talent. Comparé à Schiaffino qui l’a adoubé avant de partir pour la Roma, il excelle comme regista aussi bien que trequartista. Une vision du jeu exceptionnelle, des dribbles irrésistibles quoique plutôt lents, une frappe précise, et surtout des passes chirurgicales, souvent décisives : Rivera, numéro 10 sur les épaules, a la panoplie d’un leader. Dès ses premières années, Nereo Rocco construit autour de lui et d’Altafini le futur de son équipe ; encadré par Liedholm, Gianni Rivera apprend, et apprend vite. À seulement 18 ans, il mène le Milan à un éclatant Scudetto et reçoit sa première convocation pour la Nazionale, avant de partir pour le Mondial chilien. En 1963, c’est la consécration : triomphe collectif avec la première Coupe des Champions conquise par le Milan face au Benfica d’Eusebio, et consécration individuelle avec une deuxième place au Ballon d’or, juste derrière Lev Yachine. En 66 et 67, le Milan traverse une crise historique, en quasi faillite après l’affaire de la rocambolesque fuite à l’étranger du président Felice Riva. Mais au sein d’une équipe moribonde, celui qui vient à tout juste 23 ans de récupérer le brassard de capitaine maintient le Milan à flot, et lance la reconstruction qui aboutira au Scudetto de 1968 puis aux sacres européen et mondial de 1969 : Gianni Rivera est plus que jamais sur le toit du monde, et devient le premier milanista à être honoré du Ballon d’or.

Au total, Rivera aura passé 19 saisons au club et joué 658 matches, quatrième au palmarès du club derrière le trio Maldini-Baresi-Costacurta. Son poste de numéro 10 et ses qualités de passeur ne l’auront pas non plus empêché de marquer 164 buts (troisième buteur du club) et de devenir capocannoniere du championnat en 1973, l’année du Fatal Verona et du rendez-vous manqué avec la stella du dixième titre. Trois Scudetti, quatre Coppe Italia, deux Coupe d’Europe des Clubs champions, une Coupe intercontinentale, deux Coupes des coupes : le palmarès du Golden boy parle de lui-même.

Coppa intercontinentaleMais Gianni Rivera, au-delà des chiffres, c’est aussi des coups d’éclat, des buts et des passes légendaires et décisifs. En 1963 à Wembley, c’est lui qui envoie Altafini au but pour la victoire. Six ans plus tard, brassard au bras, il écœure l’Ajax d’un Cruijff encore un peu tendre en offrant trois buts à Prati, avec notamment une talonnade d’abord, une merveille de passe lobée ensuite.. Quelques mois plus tard, il est le protagoniste absolu dans la conquête de la première Coupe intercontinentale du club : au match aller, il mène l’équipe vers un succès 3-0 à San Siro face à l’Estudiantes La Plata ; un succès large, mais pas suffisant pour envisager sereinement le match retour. À la Bombonera, les rossoneri tombent dans le traquenard argentin et rencontrent l’enfer : jet de café bouillant des tribunes à la sortie des vestiaires, ballons tirés dessus par les adversaires au moment des photos, avalanche de coups pendant le match -qui, pour la petite histoire, vaudront des suspensions de plusieurs années à deux joueurs de champ, et une radiation à vie au gardien. Mais malgré la violence des adversaire, l’abatino et ses 68 kilos tiennent bon : Rivera ouvre le score à la demi-heure, et la défaite 2-1 suffira à garantir le titre au Milan. Mais nulle démonstration de joie en fin de match : la coupe Intercontinentale, la première du Milan, est remise au capitaine en catimini dans les vestiaires… lequel la jettera par terre en protestation, au milieu de joueurs plus occupés à soigner nez et pommettes cassés que célébrer le titre !

Rivera et Lo Bello

Du caractère, donc. Un sale caractère, même. Auréolé d’une popularité sans limite, il n’hésite pas à aller au conflit, sûr de sa victoire : en 1975, le président Buticchi et le Mister Giagnoni veulent l’envoyer au Torino ? C’est eux qui y laisseront tous les deux leur place ! Mais surtout, c’est son éternelle guerre avec les arbitres en général et Lo Bello en particulier qui est restée dans la mémoire. Concetto Lo Bello, c’est le Collina des années 70 : excellent arbitre, mais certaines équipes dans le nez et un goût certain pour être au centre de l’écran. En mars 72, après une décision discutée de Michelotti qui donne la victoire au Cagliari de Riva, Rivera explose : « De toute façon, on doit perdre le championnat. Tant qu’il y aura Campanati (le patron des arbitres de l’époque), il n’y a rien à faire, on ne gagnera pas. C’est le troisième Scudetto qu’on nous vole comme ça. »  Concetto Lo Bello en prend aussi pour son grade au passage en souvenir d’un match houleux face à la Juve (déjà…), et Rivera sera suspendu pour plusieurs mois, jusqu’à la fin de la saison ! L’année suivante, rebelote, avec un mois de suspension suite aux critiques adressées à Lo Bello.  Et venu l’été, après la défaite impensable à Vérone, le Milan est présent dans les studios de La domenica sportiva, honorant une invitation prévue de longue date et normalement destinée à parler d’un Scudetto qui était promis d’avance. L’embarras est palpable, un journaliste tente de philosopher : « En tout cas, on peut bien dire que le ballon est rond pour tout le monde ». Réponse amère de Rivera : « Il est rond, sans doute, mais il a tendance à toujours rouler dans le même sens… ». Déclarations fracassantes à la télé et dans les journaux, menaces de poursuites devant la justice civile, la guerre entre Rivera et les arbitres atteint des sommets jamais imaginés.

Rivera-et-Mazzola

Retour côté sportif, avec l’Italie. Une carrière aussi longue que riche, auréolée de 60 matches, d’une victoire à l’Euro 68 et de 4 participations à la Coupe du Monde, de 1962, alors qu’il n’a pas encore 20 ans, jusqu’à 1974. Parmi elles, c’est évidemment l’édition de 1970 qui reste dans toutes les mémoires. À l’arrivée au Mexique, Rivera est en guerre ouverte avec le journaliste Gianni Brera, qui l’assassine dans les colonnes d’Il Giorno, ainsi qu’avec la Fédération. Après deux matches sur le banc, il est finalement rappelé par le c.t. Valcareggi, qui invente à l’occasion la staffetta, « le relais » : l’organisation tactique de l’équipe étant intouchable, les deux numéros 10 de génie que sont Mazzola l’interiste et Rivera le milaniste… joueront chacun une mi-temps, en alternance ! L’expérience est peu concluante jusqu’à la demi-finale, devenue le « match du siècle ». Alors que le score est de 1-1 après 90 minutes, le match bascule dans la folie en prolongations : Gerd Müller donne l’avantage à l’Allemagne, mais l’Italie égalise, puis reprend même la main en 6 minutes après le but de Riva. En route pour la finale ? Non ! Profitant d’une erreur de couverture de Rivera, Müller remet les équipes dos à dos… Mais 1 minute plus tard, le Golden boy se fait pardonner, échappe à l’héroïque Beckenbauer et sa clavicule en miette pour finalement clore le match. De quoi gagner sa place en finale ? Que nenni : à nouveau sur le banc, il assiste impuissant à la correction infligée par le Brésil de Pelé, et n’entre en jeu que pour les 6 dernières minutes. Une frustration énorme, qui donnera lieu à une phrase restée sur toutes les lèvres et passée à la postérité : « se c’era Rivera, non si perdeva » (s’il y avait eu Rivera, on ne perdait pas). Trois ans plus tard, alors que Mazzola a été renvoyé à un rôle excentré et secondaire, la Squadra menée par Rivera s’offre un succès de prestige contre l’Angleterre à Wembley. À la question de savoir qui sont les 4 meilleurs joueur italiens, le coach Alf Ramsey répondra : « Rivera, Rivera, Rivera et Rivera ».

Élu meilleur joueur italien de l’histoire par les journalistes de la Gazzetta cet été, Rivera reste un ovni du football de la botte. Personne avant lui, personne après lui n’a jamais montré la même simplicité dans le jeu, la même élégance dans les 20 derniers mètres, la même intuition dans la création. Jamais un geste de trop, très peu d’effet dans ses passes, des dribbles irrésistibles mais jamais gratuits. Lent dans ses déplacements, il accélère et épure le jeu comme personne. Il a aussi ses défauts, bien sûr, et Gianni Brera ne se fait pas prier pour les faire remarquer (au risque de recevoir quelques menaces de mort de la part des tifosi -véridique) : Rivera court peu, ne se préoccupe pas de la récupération. Pour assurer un équilibre à l’équipe, Rocco construit une tactique sur mesure (sa « ligne Maginot ») avec 5 défenseurs, parmi lesquels Trapattoni, chargé de surgir pour jouer le rôle du milieu défensif manquant avant de donner la balle à Rivera. Jouer avec le bambino d’oro demande des sacrifices, mais comme le résumait son coéquipier Lodetti : « Mais, si on ne courait pas pour Rivera, pour qui est ce que ça aurait valu la peine de courir ? » Ainsi était Gianni Rivera, idole parmi les idoles.

Épilogue

bolognaDernier volet. Depuis 11 longues années, le Milan court derrière la stella, l’étoile du dixième titre. Lorsque Bologne se présente à San Siro le 6 mai 79 pour l’avant-dernière journée, le Milan n’a besoin que d’un petit point mais personne n’ose encore y croire : toujours traumatisé par le « Fatal Verona » et cette impensable défaite à la dernière journée du championnat 72/73, le peuple rossonero est sous tension. Juste avant le match, un problème technique est détecté dans le stade : une partie des tribunes est dangereuse, il faut l’évacuer. Mais les tifosi ne veulent rien entendre, les indications données par les haut-parleurs tombent dans le vide et les tentatives des forces de l’ordre n’ont aucun effet. Les autorités ne laisseront pas le match se dérouler dans ces conditions, et personne ne sait plus quoi faire. Alors ? Alors on donne le micro à Gianni Rivera, qui s’avance sur le terrain pour rappeler les supporters à la raison. Et les supporters s’exécutent. Après ce moment magique où un tifoso venu de Calabre vient apostropher (en le vouvoyant) le capitano pour le supplier de ne pas lui avoir fait faire 1 500 kilomètres pour rien (!), le match peut commencer… Et 90 minutes plus tard, le Milan tient enfin son dixième titre, sa stella, pour la dix-neuvième et dernière saison du Golden boy. Plus peut-être que les chiffres, les titres et les souvenirs d’un regista hors du commun, cette double scène avec les ultrà et le tifoso calabrais symbolisent l’extraordinaire aura dont bénéficiait Rivera. Collectionnant les conflits avec la Fédération, les arbitres, les entraîneurs et les présidents, Rivera est toujours resté inoxydable, intouchable pour les tifosi. Symbole absolu du club pendant deux décennies, il flottait très haut au-dessus du commun des mortels. Une ultime anecdote, racontée par le fantasque Diego Abatantuono, tifoso ultime du Milan et héros de la comédie « Eccezzziunale… veramente » :

Je suis devenu milanista parce que tout petit, je trouvai un jour par terre le portefeuille de mon grand-père. Je l’ouvris et vis les photos jaunies de Padre Pio et de Gianni Rivera, que je ne connaissais pas, je ne savais pas qui ils étaient. Je le demandai à mon grand-père et il me répondit : l’un fait des miracles… et l’autre est un prêtre des Pouilles.

Retour en 2016. Assez logiquement, le président Di Masi a jugé le Moccagatta et ses 6 000 places un peu petit pour fêter l’accession de son club aux demi-finales de la Coppa Italia, exploit retentissant pour un club de Lega Pro qui se sera donc offert le scalp de La Spezia après ceux de Palerme et du Genoa. Tant mieux pour le spectacle, sans doute, et tant pis pour le clin d’œil : la dernière fois que le Milan affrontait l’Alessandria, la dernière fois que le Diavolo était allé dans la tanière de « l’orso grigio », c’était en septembre 1960. On jouait le second tour de la Coppa Italia. Gianni Rivera venait de jouer son tout premier match en rouge et noir.